Orléans, 6 mai 1429 

 

 

Chaque jour, du 29 avril au 8 mai 2012, retrouvez le récit des faits marquants de la levée du siège d’Orléans, aux mêmes dates, mais en 1429.

Une évocation présentée par l’auteur de « J’ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d’une courte vie », Editions Bénévent (février 2012). 

 

 

 

 6 mai 1429, un vendredi

 

Au petit matin, la Pucelle, dûment confessée, ayant entendu son chapelain chanter la messe, rameute ses partisans et veut sortir de la ville.

Raoul de Gaucourt l’avait ordonné : les portes doivent rester closes pour la journée. Echanges verbaux rugueux, bousculades, rien n’arrête la Pucelle et ses partisans. Ils franchissent la Porte de Bourgogne et s’’apprêtent à traverser le bras de Loire situé entre la rive et l’Île-aux-Toiles, sur des barques.

Le coup est lancé, Jeanne a mis le feu aux poudres.

En ville, les gentilshommes et leurs hommes n’ont plus qu’à s’armer, se rassembler, et aller protéger la sortie imprévue. Le but des compagnons de Jeanne est clair. Enlever le bastion Saint-Jean-le-Blanc de la même façon que Saint-Loup avait été occupé l’avant-veille. Après avoir pris pied sur l’île principale, il leur reste à franchir le petit bras d’eau qui les sépare de la rive sud. Deux bateaux disposés en ponton suffisent à l’affaire.

Déjà, quelques soldats anglais quittaient le fortin pour regagner en courant le bastion des Augustins, près du pont d’Orléans. Quand la troupe improvisée qui accompagnait Jeanne, vociférant à gorge déployée, aborde le fort Saint-Jean-le-Blanc, elle le trouve vide d’occupants.  La veille, dans la nuit peut-être, Talbot avait fait évacuer la position pour regrouper ses hommes dans les postes proches du pont, essentiels, eux. Il n’avait laissé que quelques hommes de guet au fortin, ceux qui s’enfuyaient à l’approche des Orléanais.

 

Durant ce temps, le Bâtard d’Orléans, les capitaines et leurs soldats, ont franchi le fleuve à leur tour.

Les volontaires de Jeanne refluent du fortin vide de Saint-Jean-le-Blanc, devenu sans enjeu, et se joignent aux compagnies qui rebroussaient chemin en ordre.

Coup de théâtre ! Rien n’avait été prévu puisque la consigne était de ne pas sortir de la ville, mais Jeanne avait bousculé les plans dès le matin. Quitte à avoir été contraints de sortir pour protéger la sortie de la Pucelle, les capitaines convinrent qu’avant de repasser le fleuve, étant à pied d’œuvre là où ils n’allaient pas d’eux-mêmes, sur la rive sud, il convenait de saisir l’occasion de lancer une attaque sur le fort des Augustins situé près du pont. Un verrou qui formait une première défense avant le boulevard et les Tournelles.

On imagine aisément le plaisir de Jeanne, première à approuver, première à motiver les compagnies des seigneurs-capitaines, première à encourager les partisans orléanais qui l’avaient accompagnée plus tôt. 

Les textes ne nous disent pas formellement quelle était l’intention véritable de cet élan vers le fort des Augustins. Une démonstration de force ? Une escarmouche ? Ou un assaut pour enlever la position. Dans ce dernier cas et dans le contexte des assauts du XVe contre des bastions fortifiés entourés de fossés inondés, il fallait une préparation puis trois ou quatre assauts pour être en position, peut-être, de dépasser la défense. La première chose à faire était de combler les fossés sur un point ou deux afin de pouvoir installer des échelles ou accéder aux enceintes protégées. Fagots, branchages, débris, planches, vieilles poutres, troncs, pierres, tout était bon pour combler le fossé sur quelques mètres.

Nous allons voir que c’est l’opportunité qui tiendra lieu de plan de bataille.

 

Ce vendredi 6 mai, après une préparation sommaire, les garnisons françaises donnent successivement trois ou quatre assauts sur les Augustins. A chaque fois, les défenseurs repoussent les assaillants sans trop de mal.

La fin d’après-midi approche.  Les capitaines comprennent qu’ils n’emporteront pas la position dans le reste de la soirée. Ils font sonner la retraite. On tentera à nouveau le lendemain. Les soldats se dirigent alors vers les barques qui les attendent pour traverser la Loire et regagner Orléans. La Hire, Jean d’Aulon, d’autres gentilshommes armés, assurent une garde des alentours pour s’assurer que les troupes embarquent en ordre. Jeanne est avec eux.

 

Contre toute attente, les Anglais opèrent une vive sortie depuis les Augustins. Ils foncent vers le lieu d’embarquement et sont reçus sèchement par les capitaines et Jeanne postés en protection, qui abaissent leurs lances et font écran. L’élan anglais est stoppé net. Ceux qui attendaient leur embarquement se joignent à la mêlée et tous repoussent les Anglais dans leur bastion. Chaude alerte !

Intervient alors une circonstance que seul Jean d’Aulon décrit précisément. Intendant de Jeanne et fougueux jeune noble souvent au cœur du combat, il dépeint, dans sa déposition du procès de réhabilitation, les circonstances qui vont bouleverser le jeu. Etant seul à témoigner, il faut se garder de considérer son récit comme définitif. Toutefois, compte-tenu de sa personnalité, de sa situation au cœur de l’action, de sa probité appréciée à l’époque, on peut sans doute donner crédit à son récit, même s’il se donne un peu le beau rôle.

Je résume sa déposition fort longue et détaillée, sur ce chapitre comme sur d’autres. Nous sommes au bord de la Loire, l’après-midi se termine, les Anglais viennent d’être refoulés dans leurs retranchements.

 

Selon d’Aulon, un chevalier de bon rang, « bel homme, grand et bien armé », non identifié, s’apprête à embarquer vers Orléans. Il lui est suggéré par ses pairs restés en protection de rester avec eux jusqu’à ce que les soldats soient transbordés en sûreté.

Il refuse hautainement.

Il s’ensuit une algarade entre Alphonse de Partada « ung bien vaillant homme d’armes du païs d’Espaigne » et le chevalier… puis un défi : pour l’honneur.

Sous les regards des chevaliers français et de Jeanne, toujours présente, ils partent seuls vers les Anglais : on verrait lequel des deux est le plus brave, lequel irait le plus loin, sans escorte, à découvert. Pari stupide pour les uns : il est probable qu’ils seront morts tous les deux dans quelques instants sous les traits d’arbalète des Anglais. Pari plein de courage pour les autres, l’honneur passant avant la vie.

Ils avancent, à pied, « eulx tenans par les mains » ajoute d’Aulon et parviennent ensemble au pied de la première ligne de défense du fort, une palissade de bois. Un passage, probablement en quinconce, y est aménagé pour que les soldats puissent sortir. Ce passage est gardé par un robuste gaillard en faction. Les soldats français se précipitent derrière les « duettistes ».

C’est à cet instant que Jeanne, à pied elle aussi, qui devait elle aussi se précipiter, fut blessée au pied. Sans gravité toutefois. Dans sa course, elle n’avait pas pu totalement éviter de poser le pied sur une chausse-trappe, une pièce garnie de pointes acérées.

Jean d’Aulon, le témoin, et Jehan le Canonier accourent aussi. Ils s’arrêtent à peu de distance de la palissade, Jehan le Canonier pointe sa couleuvrine portative vers l’Anglais, tire une balle de pierre, et abat net le soldat.

La retraite avait été sonnée depuis déjà longtemps. Les soldats anglais en avaient conclu qu’on en resterait là pour ce jour, et vaquaient à leurs occupations de cantonnement. Ils n’étaient plus « en ordonnance » de combat ni encadrés.

Les Français s’engouffrent dans l’entrée, massacrent ceux qui arrivaient à la rescousse, bousculent les Anglais désorganisés dont déjà, beaucoup fuient vers le boulevard tout proche et les Tournelles.

 

A la tombée de la nuit, le fort des Augustins est définitivement investi.

A quoi tiennent les plus grandes réussites ? Parfois à un petit évènement parfaitement fortuit, comme deux chevaliers qui font un pari insensé, pour l’honneur.

 

Comme le mercredi soir lors de l’assaut de Saint-Loup, il ne faut pas passer sous silence le rôle de ceux qui, bien que non cités parmi les combattants aux Augustins, n’en tiennent pas moins un rôle clé. Le Bâtard d’Orléans par exemple. N’oublions pas de considérer la globalité de la situation. La ville, pendant que les troupes françaises bataillent de l’autre côté de la Loire, reste exposée aux éventuels assauts opportunistes des bastides placées au nord. Gagner le fort des Augustins mais perdre la ville aurait été la catastrophe. Mettre toutes les forces dans la bataille de la rive sud aurait été prendre de grands risques qu’un homme de guerre avisé comme le Bâtard d’Orléans ne prit pas. Il resta sur la rive nord, hors les remparts et harcela les forces de Talbot au fort Saint-Laurent. A force d’escarmouches répétées, il empêcha Talbot de dégarnir les bastions nord pour aller secourir le fort des Augustins durant toute la partie de journée où s’étaient succédés quatre assauts français.

L’écartèlement des forces anglaises, de chaque côté de la Loire, sans pouvoir faire usage du pont, constituait le tendon d’Achille du dispositif anglais. Par deux fois déjà, le maréchal de Sainte-Sévère puis le Bâtard d’Orléans avaient réussi à empêcher l’envoi de renforts et contribué à rendre la victoire possible.

 

La Pucelle avait pris l’initiative de l’attaque du matin avec ses partisans, contre la volonté des capitaines. Ils avaient dû sortir malgré eux pour protéger la sortie. Le fort Saint-Jean-le-Blanc était tombé sans combat et ne constituait plus une nuisance potentielle.

Si manifestement ce n’est pas elle mais les chefs militaires qui ont pris l’initiative, avec leurs compagnies, de donner l’assaut aux Augustins … dans l’après-midi, Jeanne était présente, aux côtés de La Hire, de Partada et autres capitaines. Elle aussi, à pied, avait abaissé sa lance pour stopper la sortie anglaise. Elle excellait d’ailleurs dans le maniement de cette arme. Elle avait contribué à galvaniser les assaillants, elle avait couru avec eux, s’était blessée, était repartie de l’avant.

Belle journée. Journée décisive.

 

Selon certaines sources, Jeanne dormit avec les soldats au fort des Augustins. Pour d’autres, elle rentra à Orléans. Cette seconde hypothèse est plus plausible comme le suggère Pasquerel, son confesseur :

« Jeanne, qui avait coutume de jeûner tous les vendredis, ne le put cette fois, parce qu’elle avait eu trop à faire. Aussi, elle soupa. »

 

Allait-elle se reposer et dormir après cette journée mémorable ?

Non, si l’on suit Jean Pasquerel dans ses souvenirs.

Oui, si l’on en croit Jean d’Aulon, son intendant.

A moins que l’un ait vu ce que l’autre, qui avait bataillé tout le jour, a ignoré, gagné par le sommeil !

 

Le confesseur dit qu’après avoir pris son repas, Jeanne reçut la visite d’un seigneur renommé …dont il a oublié le nom … qui informa Jeanne que le conseil des capitaines et gens du roi considèrent leurs forces trop faibles pour envisager de donner l’assaut aux Tournelles, le gros point fort et verrou du dispositif anglais. Ils estiment, rapporte le visiteur, selon Pasquerel, que la ville étant bien garnie de vivres, on peut attendre des renforts supplémentaires.

On imagine sans peine la colère de la Pucelle !

Selon Pasquerel, Jeanne aurait répliqué à ce « seigneur renommé »:

« Vous (les capitaines) êtes allés à votre conseil, et je suis allée au mien. Or, croyez que le conseil de mon Seigneur s’accomplira et tiendra, et que le vôtre périra. »

Puis, toujours selon Jean Pasquerel, dès le départ du visiteur, la Pucelle se serait retournée vers lui, son chapelain et confesseur « privé » pour lui dire de se lever encore plus tôt le lendemain matin, ajoutant :

« […] demain, j’aurai fort à faire, et plus ample besogne que je n’aie jamais eue. Et il sortira demain du sang de mon corps au-dessus du sein. »

 

Jeanne semble plus isolée que jamais. Son comportement de ce vendredi a été remarqué mais, si les capitaines ont au moins la courtoisie de le lui faire savoir, ils se sont réunis avec « les gens du roi », ont décidé d’un statu quo. Jeanne, apparemment, n’a pas eu à débattre avec eux, même s’il est probable qu’elle ait, auparavant, affiché sa détermination de voir le combat majeur et final se tenir dès le lendemain.

 

Un point ne manque pas d’intriguer. Pasquerel dit ne pas se souvenir du nom de ce « seigneur renommé ». Il a pourtant excellente mémoire pour le reste. Qui plus est, Jean d’Aulon, intendant de la Pucelle, dont le devoir est de veiller sur elle à tout instant, lui, ne se souvient de rien ou passe le fait sous silence dans sa déposition. Lui si disert, si prolixe dans les moindres détails …

Un épisode qui manque de clarté pour être totalement probant. Pasquerel aurait-il un trou de mémoire « diplomatique » ? D’Aulon était-il devenu soudainement sourd et aveugle ? Veut-on taire volontairement le nom du visiteur ou même feindre d’ignorer sa présence. Et pourquoi ?

Questions sans réponses. Ne nous laissons pas aller aux supputations gratuites.

 

Pour Jeanne, l’obstacle des capitaines français serait-il plus rude à franchir que les défenses des positions anglaises ?

 

Le lendemain, samedi 7 mai 1429, promet de belles empoignades, à tous les niveaux, dans toutes les directions !

 

 

. . . .   à suivre, demain 7 mai 2012 . . . . 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
                      * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
 
 
 
 

 

 

 

visites