Orléans, 7 mai 1429 

 

Chaque jour, du 29 avril au 8 mai 2012, retrouvez le récit des faits marquants de la levée du siège d’Orléans, aux mêmes dates, mais en 1429.

Une évocation présentée par l’auteur de « J’ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d’une courte vie », Editions Bénévent (février 2012). 

 
 
 
 
 Orléans, 7 mai 1429, un samedi                 

 

Il n’est pas aisé de savoir ce qui s’est réellement passé à l’aube du 7 mai 1429.

Le fort des Augustins avait été enlevé la veille au soir et gardé toute la nuit. Les capitaines et seigneurs avaient opté pour un répit en attendant des renforts supplémentaires, si l’on en croit Jean Pasquerel et Jeanne de son côté, voulait un assaut immédiat sur les Tournelles.

 

A l’aube, qui décide de quoi ?

Si l’on écoute Jean d’Aulon :

« ladicte Pucelle envoia quérir les seigneurs et capitaines estant devant ladicte bastille prinse, pour adviser qu’estoit plus à faire ; par l’advis desquelz fut concluz et délibéré assaillir ce jour ung gros bolevart […] devant ladicte bastille des Tournelles, et qu’il estoit expédient l’avoir et gaigner devant que faire autre chose. »

Puis, chacun alla prendre ses positions, ajoute-t-il.

Pour sa part, Jean Pasquerel déclare :

« le lendemain samedi […] Jeanne alla à l’assaut de la bastille du Pont […] »

 

L’attaque du boulevard, gros verrou très bien défendu en apparence, ne pouvait pas être envisagée comme Jeanne l’avait fait la veille du petit fort Saint-Jean-le-Blanc. L’échec était garanti. Il fallait un dispositif lourd, un effectif nombreux, de l’artillerie à boulets de pierre, des soldats aguerris. Les partisans volontaires de Jeanne qui avaient conquis le fortin vide la veille n’étaient pas en mesure d’emporter un tel morceau.

 

Cela exclut l’hypothèse que semble donner Pasquerel d’une Jeanne partant à l’assaut, sans les capitaines dont il avait dit la veille qu’ils avaient délibéré entre eux d’une pause dans les combats.

 

Par ailleurs, on voit assez mal que Jeanne, selon d’Aulon, ait convoqué les capitaines et seigneurs, comme le fait un commandant-en-chef. Tout montre, depuis des jours, que les seigneurs et capitaines agissent indépendamment de Jeanne, décident entre eux et donnent les ordres d’entrée en action et ordonnent les retraites. Jeanne les a débordés la veille au matin par son initiative, mais elle est « rentrée dans le rang » durant la prise des Augustins tout en tenant un rôle actif.

 

Un moyen terme est sans doute possible. Jeanne a prouvé sa combativité « au feu » et elle participe probablement, invitée ou s’invitant, au conseil tenu à l’aube. Si sa position hiérarchique militaire est nulle, sauf à entraîner les miliciens orléanais derrière elle, sa force de persuasion est immense, son pouvoir d’influence très réel. Il est plausible qu’elle ait convaincu les seigneurs capitaines de porter au moins une action, sur le boulevard en attendant de faire plus et mieux. Ce bastion pris, les Tournelles seraient isolées, coupées des autres points du dispositif anglais.

 

Il nous faut voir plus large. Nous savons aujourd’hui ce que fut le combat, son dénouement, ses conséquences. Nous ne portons notre regard que sur cette partie sud du siège. Nous oublions trop  vite la globalité, les dangers qui pesaient au nord de la ville. 

Interprétons-nous trop vite les retenues des capitaines, leur souhait d’attendre des renforts ? Je le pense. Dans ce qui peut être interprété comme un manque de volonté des capitaines, nous pensons à l’assaut des Tournelles et du boulevard. Non n’en savons rien en fait. Il y a fort à parier que ces capitaines pensaient à un assaut à donner aux bastilles du nord-ouest d’Orléans, autrement plus menaçantes et dangereuses que les Tournelles. Les Anglais ne pouvaient pas attaquer Orléans depuis la rive sud, depuis les Tournelles et son boulevard. Ils y bloquaient l’accès à la ville, mais ne la menaçaient pas directement. Au contraire, les bastilles du nord-ouest, à sept cents mètres des remparts, constituaient un vrai danger permanent d’assaut de la cité ou d’opportunité de pénétrer par une porte malencontreusement mal gardée.

Le souci de Jeanne n’était sans doute pas celui des capitaines. D’ailleurs, ces bastilles nord-ouest ne seront jamais prises d’assaut. Les Anglais les évacueront lors de leur retraite générale.

 

Nous n’en sommes pas encore là.

D’une façon ou d’une autre, la décision est prise d’attaquer le boulevard ce jour samedi 7 mai 1429.

Un bastion massif, aux murailles de terre élevées, cerné de profonds fossés en eau, mesurant environ quatre-vingts mètres de côté. Une position forte dont le duc d’Alençon dira peu de temps après, lors de sa visite après la levée du siège, que, s’il avait été lui-même retranché dans ce fort avec des troupes, il aurait pu soutenir l’assaut pendant une semaine, sans problème.

 

Dès huit heures du matin, les miliciens, tous volontaires d’Orléans, épaulés par des soldats, sont affectés à l’opération préalable à toute tentative d’assaut. Il leur faut jeter dans les fossés-douves, en divers endroits désignés, fagots, planches, fatras, troncs, branches, vieilles portes, claies et plessis récupérés aux alentours et dans le fort des Augustins conquis la veille. Des femmes, des enfants, tout Orléans se mobilise pour charrier les matériaux que les miliciens vont ensuite jeter dans les fossés. Pour ce faire, ils doivent se protéger des projectiles lancés depuis les créneaux rustiques du boulevard, flèches, traits d’arbalète, pierres brutes, balles de pierre des couleuvrines. Les miliciens se protègent avec ce qu’ils trouvent : une porte de bois sur le dos courbé, une vieille table, un panneau, et tout bouclier improvisé. Toutefois, les défenseurs évitent de gaspiller leurs munitions à ce stade. Ils savent qu’ils ne pourront pas être réapprovisionnés. Ils les réservent pour l’assaut.

 

Il faut toute la matinée pour accomplir ce travail préparatoire qui semble s’être terminé vers treize heures. Pendant ce temps, les capitaines ont fait approcher leurs propres bombardes et couleuvrines et fait tirer pour tenter de pratiquer quelques brèches dans l’ouvrage. Mais que peuvent faire quelques boulets de pierre face à l’imposante et massive forteresse ?

Il semble que les premiers assauts aient été tentés vers treize heures. Les soldats dressent des échelles sur les pontons instables réalisés sur les fossés. Jeanne est au premier rang et, dira-t-elle, fut la première à dresser l’échelle contre la muraille de terre.

 

C’est à ce moment précis qu’elle reçut une flèche qui lui transperça l’épaule à la base du cou, de part en part. La flèche avait dû pénétrer par l’une des failles de l’armure qui permettent la flexibilité du corps. Elle est aussitôt portée vers l’arrière où son confesseur Jean Pasquerel est présent.

Jeanne, dit-il, refusa d’abord les soins « magiques » proposés, soins fréquents à l’époque, accompagnés de formules incantatoires. Le bon père ajoute :

 « quand elle se sentit blessée, elle eut peur et pleura, puis fut consolée, comme elle disait. »

Il faut entendre par là qu’elle pria et trouva réconfort auprès de ses voix. Pasquerel poursuit :

« On appliqua sur sa blessure de l’huile d’olive avec du lard, et, ce pansement fait, Jeanne se confessa à moi en pleurant et en se lamentant. »

Détresse morale sévère, mais de courte durée. Revêtue à nouveau de son armure, elle repart de plus belle vers le rempart, insensible à la douleur.

Plusieurs assauts sont tentés en vain auxquels la Pucelle blessée ne peut pas se joindre en grimpant aux échelles. Le soleil décline, les forces s’épuisent, les blessés  sont nombreux, l’élan est émoussé. Les capitaines et le Bâtard d’Orléans se concertent, probablement en présence de la Pucelle.

 

Suit un épisode opaque où deux versions divergent.

Selon la tradition étayée par des témoignages tardifs, le Bâtard d’Orléans, réaliste et soucieux de ne pas abandonner l’artillerie sur place, s’apprête à faire sonner la retraite vers la cité quand Jeanne lui demande d’attendre encore un peu et de tenter un nouvel et dernier assaut. Puis, elle s’éloigne vers les vignes pour prier « un petit quart d’heure ». De retour, elle se serait portée de nouveau au pied du boulevard, entraînant derrière elle les soldats revigorés par son audace, pour un assaut victorieux.

C’est ce qu’a retenu la tradition.

 

La réalité est sans doute différente si l’on suit l’intendant de Jeanne, Jean d’Aulon dans ses déclarations. Comme la veille aux Augustins, il est au cœur du combat. Si, dans cet affrontement, étant engagé, il manque de recul pour analyser l’ensemble de la situation, au moins témoigne-t-il de ce qui se passe autour de lui. L’homme, il est vrai, a tendance à se donner le beau rôle dans ces circonstances. On ne peut toutefois le soupçonner de travestir la vérité concernant celle qu’il sert avec dévouement, celle dont il fut le fidèle et farouche partisan. Jean d’Aulon sera du dernier carré de fidèles à Compiègne et sera fait prisonnier en même temps que la Pucelle. Sa description diverge de celle donnée par la tradition. Il évoque la journée puis ce dernier assaut. En voici la partie centrale :

 

«[ …] donnèrent l’assault de toutes pars, et de le prendre firent tout leur effort […] depuis le matin jusques au soleil couchant, sans iceluy [boulevard] povoir prendre ne gaignier.

Et voïans lesdits seigneurs et capitaines estant avecques elle [Jeanne] que bonnement pour ce jour ne le povoient gaigner, considéré l’eure qui était fort tarde et aussi que tous estoient fort las et travaillez, fut concluz entre eulx faire sonner la retraicte dudit ost (troupe armée) ; ce qui fut fait et à son de trompete sonné, que chacun se retrahist pour iceluy jour.

Texte écrit en français d’époque, savoureux mais quelquefois un peu difficile à lire. Je transpose la suite en français moderne

« Lors de cette retraite […] celui qui portait l’étendard de la Pucelle et qui le tenait encore devant le boulevard était fatigué et courbaturé. Il confia l’étendard à un nommé Le Basque qui appartenait au seigneur de Villars, et je connaissais ce Le Basque pour être un vaillant homme […] je craignais qu’à l’occasion de cette retraite, mal ne s’ensuivit et que la bastille et le boulevard demeurent aux mains des ennemis… j’imaginai que, si l’étendard était à nouveau brandi en avant et connaissant la grande affection qu’avaient nos gens de guerre pour lui,  par ce moyen, les soldats pourraient envahir le bastion. »

 

Le témoin ne se montre-t-il pas présomptueux, suggérant qu’il est seul à l’origine de l’action à venir ?

 

Laissons-le décrire la suite.

Il demanda à son compère appelé Le Basque qui avait maintenant l’étendard de la Pucelle en main, s’il était prêt à le suivre jusqu’au pied de la muraille. Le Basque, étendard en main, le promit.

D’Aulon traversa les fossés sur les fagots immergés « soy couvrant de sa targette », sorte de bouclier, pour se protéger des projectiles provenant des créneaux et invita son compagnon à le rejoindre, comme promis.

Jeanne, ajoute d’Aulon, apercevant l’étendard qu’elle pensait perdu, courut vers les deux hommes…

« (Elle) print ledit estendart par le bout, en telle manière (qu’elle) ne le povoit avoir [rappelons qu’elle est blessée], en criant ‘’Haa ! mon estendart ! mon estendart !’’ et branloit ledit estendart […] »

D’Aulon houspilla son compagnon. N’avait-il pas promis de traverser le fossé lui aussi ?

Le Basque tira vivement sur la hampe et Jeanne lâcha prise. L’homme et l’étendard vénéré passèrent la douve sur les fagots pour se retrouver au pied de la muraille de terre.

 

La suite de la narration rejoint les dires des autres témoins présents dans les prés autour de la bastille.

Au vu de l’étendard agité frénétiquement près de la muraille, ceux qui commençaient à se replier se ruèrent de nouveau à l’assaut. Surpris, désemparés, les Anglais de la garnison offrirent peu de résistance. Ils furent bousculés et contraints de chercher refuge dans les tours des Tournelles en passant par un pont-levis qui surmontait le chenal d’eau vive séparait du boulevard des tours.

 

Le boulevard était en passe d’être enlevé. Restait tout de même une âpre résistance à l’intérieur du bastion et le problème des tours fortifiées qui gardaient l’accès au pont sur la Loire.

 

N’oublions pas ceux qui agissaient plus discrètement à l’extérieur, à l’écart des combats. Durant tout l’après-midi, les Orléanais avaient œuvré pour accéder aux Tournelles en passant par le pont endommagé. Une façon de prendre les Anglais à revers. Un charpentier aménagea un passage précaire de planches pour franchir les brèches du pont. Des miliciens et des soldats s’y engagèrent.

Une autre manœuvre, trop passée sous silence, contribua à la résolution finale du combat. Une longue barque remplie de matériaux inflammables fut amenée sous le pont-levis qui reliait le boulevard aux deux tours fortifiés. Puis, on y mit le feu. Le pont-levis, sans être détruit, fut fortement endommagé et affaibli dans sa structure. Jean Pasquerel, le confesseur, prête à Jeanne une apostrophe devenue fameuse. Quand William Glasdale, dit Glacidas, commandant de la garnison du bastion, reflua avec ce qui lui restait d’hommes vers les tours, Jeanne lui aurait crié :

« Clasdas, Clasdas ! ren-ti, ren-ti au Roi des cieux. Tu m’as appelée putain ; j’ai grand pitié de ton âme et de celle des tiens. »

 

« Clasdas » n’écouta pas Jeanne. Il est avéré qu’en tentant de franchir le pont-levis, Glasdale, ses lieutenants et ses hommes virent le plancher du pont s’effondrer sous eux, miné par l’incendie de la barge. Ils tombèrent dans le chenal agité d’un fort courant et de remous.

 

Alourdis par le poids de leurs armures, ils se noyèrent.

 Frère Pasquerel poursuit :

« Jeanne, émue de pitié, se mit à pleurer fortement pour l’âme de Clasdas […] »

 

Le boulevard  et les Tounelles étant conquis, les Français revinrent par le pont sur la Loire hâtivement réparé pour célébrer l’évènement dans la cité.

 

Le Bâtard d’Orléans est présent dans la demeure où Jeanne est logée. Elle vient de recevoir des soins appropriés pour sa blessure.

« […] elle songea à réparer ses forces et prit quatre ou cinq tranches de pain qu’elle trempa dans de l’eau rougie. Là se limita pour ce jour sa nourriture et sa boisson. »

 

La prise des Tournelles fournit l’occasion de se poser des questions sur la façon dont l’Histoire se construit. Pour cet épisode et pour bien d’autres relatifs à la Pucelle.

 

Selon le Bâtard d’Orléans qui commandait, Jeanne est directement à l’origine de l’assaut victorieux après s’être isolée dans les vignes pour prier pense-t-il. Pour Jean d’Aulon, le fait est la conséquence de sa propre initiative, décrite en détail ; Jeanne ne jouant qu’un rôle annexe, presque involontaire. Pour le chapelain Jean Pasquerel, qu’on imagine mal au cœur des combats, il fait part de paroles de Jeanne prononcées dans le feu de l’action. Paroles largement reprises par la tradition.

 

Où se situe la réalité ?

Sur le fond, il importe peu que la Pucelle ait ou non mené elle-même le dernier assaut, surtout blessée. Ce qui rallie les soldats, leur redonne de l’élan, c’est l’étendard agité. Il représente  à lui seul la personne de Jeanne. D’Aulon en aurait joué et bien joué !

 

La tradition fera de la Pucelle une combattante téméraire. Une « battante » peut-être plus qu’une combattante. Jeanne le dira elle-même, elle ne se servait jamais de son épée au combat, elle ne voulait tuer personne. Son arme était son étendard fédérateur. Son arme était son exemplarité, son enthousiasme communicatif, sa volonté, son entêtement parfois.

Par ailleurs, bon nombre d’historiens ne virent en elle qu’une sorte de « mascotte » de l’armée. Il ne faut pas opposer les deux : elle fut présente aux combats autour d’Orléans. Un peu tard quant à la prise de Saint-Loup, un coup pour rien au fort Saint-Jean-le-Blanc, lance au poing devant les Augustins au milieu des meilleurs capitaines, grimpant aux échelles devant le boulevard et présente à la conclusion dramatique de la prise des Tournelles.

Elle aurait pu choisir des positions moins exposées ! Non, elle voulait être au premier rang.

Il n’en est pas moins vrai que les volontaires d’Orléans, les soldats, voyaient en elle le symbole de la réussite, de la victoire. Après tant de déboires, d’échecs, de revers, là où cette Pucelle était présente, le succès la suivait. Cela ne tenait quelquefois qu’à un fil, mais à force d’opiniâtreté, les soldats venaient à bout d’ennemis jugés jusque-là invincibles. Les soldats sont sensibles à cela, cela s’appelle avoir la « baraka », indispensable pour survivre aux combats. La vie et la survie  tiennent alors à si peu de chose. Il est à noter que ce mot arabe signifie « bénédiction ».

 

Nous qui savons, nous considérons que la prise des Tournelles marque le point final et définitif.

A Orléans, au soir du samedi 7 mai 1429, la joie est certainement grande. Mais tout n’est pas fini pour autant pense-t-on. Les bastions fortifiés au nord-ouest des remparts, « Paris », « Londres », « Rouen » et les autres sont toujours intacts côté Beauce, plantés à peu de distance, menaçants, susceptibles de recevoir des renforts par le nord. Talbot peut contrattaquer à tout instant.

Joie … et expectative.

 

 

. . . . à suivre, demain 8 mai 2012 / 1429

 
 
 
 
 
 à découvrir, deux comptes-rendus critiques de l'ouvrage 
 
sur le site "Histoire pour tous" 
 http://www.histoire-pour-tous.fr/livres/67-essais/4100-jai-nom-jeanne-la-pucelle-journal-dune-courte-vie.html

 sur le blog littéraire  "La Marquise et son Boudoir" 
http://coindemarquise.canalblog.com/archives/2012/05/03/24171476.html 
 
 
 

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