Orléans, 8 mai 1429

 

 Orléans, 8 mai 1429, un dimanche

 

La ville s’éveille sur ce dimanche 8 mai. Le jour se lève tôt en cette période de l’année : à quatre heures, heure solaire, les coqs qui ne manquent pas dans la ville commencent à s’égosiller. Bientôt, les volets de bois (intérieurs) disparaissent de l’embrasure des fenêtres. La ville s’ébroue.

A quelques centaines de mètres des portes de la ville, les troupes anglaises se mettent sur le pied de guerre, au sens propre.

John Talbot, comte de Shrewsbury, est ce que nous appellerions aujourd’hui un général, aguerri et respecté. Sa conduite guerrière loyale est unanimement reconnue dans tous les camps. Depuis plus de trente ans, il commande sur les champs de bataille et il a perdu bien peu d’affrontements.

Il a rapidement compris que la position anglaise visant à bloquer Orléans n’avait plus de sens. Deux solutions s’offraient à lui : lever le camp, ce qu’il aurait pu faire durant la nuit pour sécuriser la retraite, ou faire front de forte manière. C’est-à-dire offrir bataille aux troupes françaises, non plus à partir de positions retranchées, mais en terrain découvert, en belle ordonnance, comme les Anglais savaient si bien le faire avec succès depuis des décennies. 

Au petit matin de ce dimanche, les troupes anglaises s’avancent crânement jusqu’au pied des remparts, en bel ordre, bannières déployées, invitant les troupes royales à un combat ordonné, une bataille en bonne et due forme. Une dernière chance pour Talbot, de déconfire cette garnison française composite qu’il sait si mal à l’aise dans ce type d’affrontements à découvert.

 

Aux créneaux des remparts, la population et les capitaines suivent le mouvement avec attention. La muraille est haute et solide, les portes de la ville sont fermées, les soldats et les miliciens sont sur le qui-vive. Il n’y a pas d’inquiétude à avoir dans cette situation.

Jeanne aussi est présente comme on le pense bien. Elle a revêtu un jaseran, une cotte de maille relativement légère et très souple. Sa blessure à la base du cou ne lui permettait pas de supporter l’armure dont elle se serait probablement revêtue sans cette gêne.

L’épisode qui suit est tellement opaque et si peu assuré qu’il ne peut être tenu pour historiquement valide. Il n’y a que demi-mal : la conclusion est la même dans les diverses versions.

 

Le Bâtard d’Orléans qui commande militairement la place en compagnie de Raoul de Gaucourt, gouverneur, donne sa version lors du procès de réhabilitation. Il accorde à Jeanne le mérite de la retenue des Français pour avoir donné consigne  qu’on ne réagisse pas et qu’on laisse partir les Anglais sans les attaquer.

D’autres témoignages assurent que la raison l’emporta spontanément parmi les capitaines français. Ils ajoutent, élément significatif, que ceci se fit en l’absence de ceux des capitaines qui, habituellement, se comportaient en « chiens fous », avides de combats, sans doute plus « fiers à bras » que capitaines avisés.

Quant aux deux proches les plus intimes de Jeanne, Jean d’Aulon et Jean Pasquerel, que l’on imagine mal ne pas se trouver avec tous sur les remparts, ils n’en disent pas un mot.

 

Les portes restent closes, nulle sortie armée ne s’opère, l’ultime tentative provocatrice de Talbot échoue. Espérait-il vraiment que les Français se montreraient orgueilleux, téméraires et accepteraient de relever le défi en jaillissant de la ville ? La raison et l’intérêt bien compris l’emportèrent. Le commandant-en-chef anglais voulait-il simplement faire une démonstration de force, un baroud d’honneur, pour montrer que son mouvement de retrait était volontaire, tactique, en bon ordre et qu’il ne s’agissait pas d’une retraite calamiteuse ?

 

Les troupes anglaises s’éloignèrent, bannières au vent. Orléans était redevenu libre.

 

Le dauphin avait été informé jour après jour des développements militaires à Orléans. Comme il était de coutume, le souverain faisait parvenir à ses bonnes villes les nouvelles heureuses, fort rares ces années-là.

Un exemplaire d’une lettre qui parvint à Narbonne nous est resté. Une très longue missive. On y voit le dauphin donner des nouvelles des premiers succès,  de l’arrivée à bon port du premier convoi, de la prise du bastion Saint-Loup. Puis, la rédaction du courrier s’interrompt, reprend avec les derniers évènements connus, presque heure par heure. Enfin, dès que la nouvelle que les Anglais viennent de lever ce qui restait du siège est rédigée…les lettres peuvent partir. Les cavaliers-courriers galopent sur les grands chemins.

Cette missive aux bonnes villes, qui relayeront à leur tour dans leur province, est longue de plus de huit cents mots : seize mots seulement pour signaler que : « la Pucelle […] a toujours esté en personne à l’exécution de toutes ces choses ».

Qu’on ne s’y trompe pas : « en personne à l’exécution de … » ne signifie pas qu’elle commanda l’exécution de ces choses, mais qu’elle y était présente.

Cette missive est très significative du rôle que joue la Pucelle aux yeux du dauphin à travers les rapports quotidiens qu’il reçoit.

 

Il y a un monde entre cette annotation laconique de quelques mots et l’adulation dont Jeanne fut l’objet de la part des Orléanais. A la cour, une sous-estimation de l’influence de la Pucelle sur le cours des évènements … pour les Orléanais, une surestimation euphorique de la part réelle de Jeanne dans les combats.

 

On l’a vu, les réalités historiques sont beaucoup plus nuancées que ces deux points de vue.

 

Orléans est libre ; les troupes anglaises sont parties prendre cantonnement à quelques dizaines de kilomètres. Jeanne se remet de sa blessure à la base du cou. Il s’en fallut sans doute de très peu que la flèche ne sectionne une artère vitale. Elle portera quelques jours encore un jaseran ou un vêtement souple avant de revêtir à nouveau l’armure dans laquelle elle se sent si bien.

 

 

Dès le lundi 9 mai 1429, elle quitte Orléans avec les grands seigneurs-capitaines pour se rendre vers le dauphin Charles dont la cour est sans cesse en déplacement. Jeanne et ses compagnons d’armes patientent à Blois, attendant de savoir ce que le dauphin va décider.

Durant ce temps, le Bâtard d’Orléans, Poton de Saintrailles, le maréchal de Sainte-Sévère et leurs compagnies chevauchent rudement vers Jargeau, tenu par les Anglais, à une vingtaine de kilomètres en amont d’Orléans. Ils tentent d’installer un siège, mais doivent rapidement y renoncer dès le 11 mai.

Les Orléanais avaient pavoisé leur ville dans l’attente d’une entrée triomphale du dauphin entouré des vainqueurs dans leur cité. Charles n’ira ni à Orléans ni à Blois où Jeanne et les capitaines attendent. Les vainqueurs se rendent finalement à Loches où le dauphin a choisi de les recevoir.

Jeanne, genou en terre, pleurant toutes les larmes de son corps, aurait alors entouré de ses bras les jambes du dauphin pour y poser ses lèvres.

 

Orléans, pour Jeanne, n’était qu’une étape, un obstacle à surmonter. Son objectif restait le sacre du dauphin Charles. C’est pour cela qu’elle avait quitté Domrémy. Mais Orléans fit plus pour sa renommée que ne le fit Reims. Bientôt six cents ans plus tard, Orléans et les Orléanais n’ont pas oublié.

 

 

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L’auteur remercie les nombreux lecteurs assidus de cette évocation et les invite à découvrir dans son ouvrage la suite de cette épopée hors du commun. Sans oublier tout ce qui s’est passé avant Orléans, depuis la naissance de l’héroïne dix-sept ans plus tôt !

 

Merci et à bientôt, j’espère.

 

Alain VAUGE

« J’ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d’une courte vie », Editions Bénévent.

 

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