29 avril - 8 mai 1429 

               Jeanne d'Arc et la libération d'Orléans : 

à lire, jour après jour, chaque jour, du 29 avril au 8 mai 2012

 

par l'auteur de "J'ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d'une courte vie" . Alain VAUGE, Editions Bénévent, février 2012.
 
Pour visualiser le compte-rendu de cet ouvrage et consulter son sommaire :
jeannedarc.monsite-orange.fr 
 
 
 
 
 
Afin d'entrer progressivement dans le contexte du printemps 1429 et de nous imprégner des circonstances qui ont conduit à la "folle semaine" de la libération d'Orléans, examinons d'abord l'historique de ce siège et les conditions dans lesquelles il s'exerça.
 
Billet du dimanche 15 avril 2012.
Commentaires et extraits de "J'ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d'une courte vie". 
 
La France était alors soumise à trois zones d'influences. 
La Normandie, l'Île-de-France, le Vexin, une partie de la Beauce étaient placés sous la tutelle directe du parti anglais. En vertu du traité de Troyes de 1420, Henry VI, encore enfant, régnait sur le double royaume d'Angleterre et de France. Une situation contestée, on s'en doute. Le duc de Bedford, nommé régent, tentait d'inscrire dans les faits cette position fragile et contestée et d'asseoir la souveraineté d'Henry VI sur l'ensemble du territoire. 
 
A l'est, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, régnait en maître sur de vastes et riches territoires centrés autour de deux pôles : le duché de Bourgogne et ses possessions dans les Flandres. Outre des aspects politiques importants, le duc avait pour objectif de prendre le contrôle de la Champagne afin de créer une continuité territoriale entre Bourgogne et Flandres dans le but de favoriser les échanges commerciaux et de faciliter le déplacement des troupes d'un bout à l'autre des territoires ducaux. 
 
La France du sud de la Loire constituait l'essentiel des territoires favorables au parti armagnac. Au nord du fleuve, seules de minuscules enclaves restaient farouchement fidèles au dauphin Charles, la châtellenie de Vaucouleurs dont faisait partie Domrémy par exemple.  Les grands seigneurs feudataires et leurs vassaux avaient reconnu le dauphin Charles pour légitime prétendant à la couronne du royaume de France. Une légitimité dénoncée par le parti anglais. 
Les chefs armagnacs, en portant à leur tête le futur Charles VII et surtout en le soutenant de leurs finances et de leurs troupes, visaient à faire obstacle aux visées non seulement du parti anglais, mais aussi à celles du puissant duc de Bourgogne qui les inquiétait par sa puissance. 
Dans les faits, le dauphin Charles ne maîtrisait que ce qui fut appelé le "royaume de Bourges", le Berry et la Touraine. Les provinces plus méridionales étaient placées sous l'autorité très indépendante de leurs ducs, comtes, sires qui les gouvernaient dans le cadre d'une très large autonomie. 
 
La Loire faisait office de frontière naturelle entre ... au nord, les provinces sous domination anglaise, les possessions du duc de Bourgogne et ses "annexions" et les nombreuses contrées sous contrôle mixte anglo-bourguignon ... et au sud, les territoires ressortissant du dauphin Charles.
 
Souvenons-nous toutefois qu'en 1429 encore et jusqu'à la politique de rattachement de Louis XI (fils de Charles VII), le royaume trouvait ses frontières orientales sur l'alignement fluvial, du sud vers le nord, du Rhône, de la Saône, de la Meuse puis de l'Escaut. Tout l'Est et une grande partie du Sud-Est étaient donc hors royaume et ressortissait officiellement du Saint Empire germanique. Soit une vingtaine de départements actuels. Ni la Provence, ni les Savoie, ni la Lorraine, ni l'Alsace n'étaient "français". 
De plus, la Guyenne et une part du Sud-Ouest restaient sous domination anglaise très stricte. 
 
Dans ce contexte géo-politique complexe, le parti anglais exerçait une poussée vers le sud en espérant opérer une jonction avec ses troupes du Sud-Ouest, tandis que les forces armagnaques supportant le dauphin se cantonnaient essentiellement au sud de la Loire. 
 
Orléans et son pont faisaient office de verrou. Gagner Orléans était indispensable au parti anglais et ouvrait la voie à la Sologne quasi déserte, au Berry mal défendu, au Limousin avant l'Aquitaine. Le très fragile royaume de France du dauphin Charles aurait été rayé de la carte. 
 
 
En octobre-novembre 1428, les troupes du parti anglais, traversant la Beauce, vinrent mettre progressivement le siège devant Orléans. Elles y stationneront près de sept mois, jusqu'au 8 mai 1429.
 
Une précision: je parle des troupes du parti anglais et non de "soldats anglais". En effet, si ce que nous nommerions aujourd'hui les "officiers supérieurs" étaient anglais, Salisbury, Talbot, Suffolk, Glasdale, les commandements intermédiaires étaient assumés par des seigneurs-capitaines issus des régions contrôlées par le parti anglais... Picards, Artoisiens, Normands... Ils avaient trouvé là des engagements potentiellement porteurs d'honneurs et de profits en tout genre. La majorité des simples soldats étaient ceux de leurs compagnies. Il ne faut donc pas s'étonner si Jeanne, peu après son arrivée à Orléans, put échanger avec des capitaines "dits anglais" et leurs soldats, des propos ... très vifs et bien français.  
 
 
 
Jeanne (qui ne s'entendit jamais appeler "d'Arc") s'était autobaptisée "Jeanne la Pucelle" quand, à son arrivée à Chinon en février 1429, le dauphin lui demanda son nom. 
Après avoir été longuement interrogée fin février et en mars, à Chinon et surtout à Poitiers, par les meilleurs théologiens proches du parti du dauphin, Jeanne fut reconnue pour une bonne chrétienne. Les soupçons qui pesaient sur elle furent levés et elle fut reconnue pour ce qu'elle annonçait être : envoyée de Dieu, missionnée par "son seigneur, le roi du ciel" comme elle se disait souvent, pour faire couronner le dauphin et délivrer Orléans. 
 
 
A mi-avril 1429, Jeanne bénéficiait déjà d'une aura très particulière, tant à la cour que dans le petit peuple de Touraine, et sa singularité était déjà connue à Paris, ville hostile au dauphin. 
Ceci, dès avant d'être "mise à l'oeuvre" comme elle le réclamait avec insistance.
 
L'épopée johannique, selon le terme consacré, pouvait commencer ...
 
 
 Second  billet "préliminaire" : dimanche 22 avril 2012.
 
Commentaires sur la base de " J'ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d'une courte vie", Alain VAUGE, Editions Bénévent (février 2012)
 

Quelle est la situation d’Orléans en cette fin du mois d’avril 1429 ?

 

Le parti anglais, depuis octobre-novembre 1428, rappelons-le, a progressivement mis en place le siège devant Orléans. Un siège vraiment ? Disons un « dispositif contraignant » autour de la ville. Un dispositif contraignant n’est pas un blocus, loin s’en faut.

Six mois après, où en est-on à Orléans, comment vit-on ce « drôle de siège », quelles sont les forces en présence ?

 

Situons d’abord la scène.

La ville est ceinte de bons remparts. Une cité intra muros qui mesure environ 1500 mètres dans le sens parallèle à La Loire et près de 1000 mètres en profondeur. C’est une ville de moyenne importance pour l’époque, commerçante, artisanale. Sa valeur tient notamment à son pont (et donc à son péage) qui relie la Beauce au nord à la Sologne au Sud. Un point de passage essentiel à une époque où bien peu de ponts dignes de ce nom existaient sur le fleuve, qui plus est, sur un axe de circulation majeur.

La ville fortifiée est sise sur la rive nord. Le pont, long d’environ 400 mètres, enjambe le fleuve où de larges bancs sableux forment des îles permanentes : île Charlemagne, île-aux-toiles, île-aux-bœufs. Sur la rive sud, à l’extrémité du pont vers la Sologne, une « porte » fortifiée est puissamment défendue par deux tours : les Tourelles, souvent nommées Tournelles.

Très tôt, les faubourgs hors enceinte ont été rasés pour que les Anglais ne s’en servent pas comme points d’appui.

D’autre part, les remparts comportent plusieurs portes, bien défendues, dont la porte de Bourgogne qui donne accès à la cité en venant de l’est.

Enfin, non loin de l’enceinte, se déploient des vignes, des champs, des prés traversés par les chemins d’accès à la cité où circulent gens, bêtes et chariots arrivant à Orléans ou s’en éloignant.

 

Le siège mis autour de la ville ou ce qui en tient lieu, n’a rien du blocus auquel le mot de siège fait penser. Nous verrons bientôt qu’on accède à Orléans et qu’on en sort sans difficulté … mais pas sans crainte.

 

Le « drôle de siège »

 

Le parti anglais ne dispose que de deux mille hommes environ, épaulés très accessoirement par une compagnie bourguignonne d’à peine une centaine d’hommes. De telles forces ne permettent pas de ceinturer la ville, d’autant qu’elle est bordée par un puissant fleuve.

Pour simplifier, je parlerai des « Anglais » mais souvenons-nous que seul le haut commandement est anglais. Les capitaines subalternes et les soldats sont des recrues picardes, normandes, artésiennes, etc.

Les Anglais donc, avaient construit cinq bastions de bois, de terre et de pierre à quelques centaines de mètres du rempart nord-ouest. Des bastides rapprochées les unes des autres afin de pouvoir s’entraider en cas d’attaque. Sur cette rive nord, à l’est de la ville cette fois, à deux kilomètres de la Porte de Bourgogne, ils avaient transformé en fortin l’église Saint-Loup. Un faible dispositif donc, qui ne pouvait en aucun cas fermer hermétiquement les quelques trois à quatre mille mètres que constituaient la périphérie d’Orléans sur ses faces ouest, nord et est. Le fleuve, d’autre part, doublait le rempart sud.

Au sud du fleuve, côté Sologne, le gros verrou anglais était un boulevard construit juste devant les tours dites de la Tournelle. Le pont, côté sud, était donc totalement interdit d’accès et bien entendu sans issue en sortant d’Orléans. D’ailleurs, quelques mètres du pont avaient été rompus pour le rendre impraticable.  Un boulevard était un fortin rectangulaire ou carré ou trapézoïdal établi sur une forte levée de terre, renforcé de poutres, de pierres. De larges fossés, creusés par les troupes anglaises, ceinturaient cet ouvrage. Des fossés « vifs », alimentés par les eaux de la Loire en dérivation.

Ce fortin appelé boulevard commandait l’accès aux Tournelles et jouxtait un autre point d’appui dit « fort des Augustins ». D’autres petites positions étaient réparties au long de la rive sud du fleuve comme celui dit de Saint-Jean-le-Blanc.

Là encore, un dispositif certes contraignant pour les déplacements le long de rive sud de la Loire mais nullement hermétique.

Le point dur était donc l’accès au pont, totalement bloqué par les Anglais.

 

A la mi-avril 1429, la situation est figée.

 

Les attaques anglaises sur les remparts d’Orléans, sporadiques, sont aisément repoussées. Face aux deux mille soldats anglais, peut-être trois mille avec l’arrivée de renforts, quelques centaines de soldats « français » sont en garnison dans la cité, nourris par les habitants et profitant comme eux des convois de vivres.

Le parti anglais est trop peu important pour conquérir la ville. Le parti « français » (1) est trop faible pour desserrer l’étreinte et repousser les Anglais à plusieurs dizaines de kilomètres. On attend.

La ville est lentement asphyxiée, son commerce dépérit, les échanges se tarissent, elle dépend des convois de vivres pour son ravitaillement. 

Les troupes anglaises sont embusquées dans leurs petits bastions. Parfois, une compagnie fait une « sortie » qui ressemble plus à de la provocation qu’à une attaque déterminée. Les capitaines logés à Orléans et leurs troupes(1) sortent à leur tour « aux champs », on se nargue, on escarmouche, et chacun rentre dans ses quartiers. Pendant des semaines et des semaines. Et l’on attend.

 

Les convois de vivres, cochons, moutons, barriques, passent et repassent. Les Anglais les voient et laissent faire. Quelques fois, quelques dizaines d’hommes vociférants font une « saillie », attaquent et pillent le convoi puis se replient dans leur bastides. Une fois sur dix peut-être, voire moins. On passe et on repasse, mais toujours avec la peur au ventre.

 

(1)    Il faut bien se souvenir qu’il n’y a pas d’ « armée française » ni même royale. Chaque capitaine possède et commande sa propre compagnie et paie lui-même ses soldats. Des mercenaires en fait. Ces mêmes capitaines sont libres de leurs décisions et peuvent, à tout moment, quitter le camp pour lequel ils combattent. Ils sont rémunérés sur les caisses du dauphin Charles pour le temps de leur service.

 

Laissons place maintenant aux archives. Le Journal du Siège d’Orléans note jour à jour les petits et grands évènements. Ils nous renseignent sur la situation vécue au jour le jour par les habitants d’Orléans.

 

. . . . . . . . . . . . . . à suivre . . . .

 

 Le Journal du siège d’Orléans n’est pas, dans sa forme connue, un document écrit au jour le jour durant 1428/1429 à la manière de notre presse quotidienne. Il semble que des notes éparses rédigées au moment des faits,  aient été recopiés et assemblées vers 1468 : quarante ans après les évènements. Ce que nous connaissons sous le titre de Journal du siège d’Orléans ne sera publié que cent ans plus tard encore, vers 1576. Une copie de copie … sans aucune garantie d’authenticité donc. Pourtant, sa nature n’étant ni polémique ni teintée d’opinions personnelles, il apparaît comme une relation honnête, vu du côté orléanais et digne de foi dans ses grandes lignes. 

 

Je résume ici les informations. Dans l’ouvrage « J’ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d’une courte vie », le lecteur les trouvera « dans leur jus », dans cette langue belle française médiévale colorée, à l’orthographe parfois surprenante, aux tournures parfois déroutantes mais facilement compréhensibles.

 

Matériellement, la situation n’a guère évolué depuis février-mars.

 

On note au 14 février 1429, que les Anglais ont  gecté ung canon  (tiré un boulet de pierre) dont la pierre est tombée dans la ville. Elle fit  grant dommaige  dit-on et tua trois personnes.

 

Le 17 février, un boulet de pierre arriva boulevard de la Croix Boisée au milieu de cent personnes, sans blesser ni tuer personne. Son seul dégât consista à faire perdre sa chaussure à l’une de ces personnes : lui osta le soullier sans luy faire aucun mal. Les boulets avaient de dix à vingt centimètres de diamètre.

 

Le 4 mars, environ trois cents soldats du parti anglais partirent vers les vignes pour voler les piquets ou échalas et faire provision de bois de feu. La cloche du beffroi fut actionnée pour alerter les habitants de la cité et les soldats. Malgré tout, les soldats « anglais » emmenèrent avec eux les pauvres laboureurs et vignerons présents dans les vignes et les retinrent prisonniers.

Le même jour, douze chevaux chargés de blé, de harengs (période de carême) et d’autres vivres, parvinrent sans encombre à pénétrer dans la ville.

Deux jours plus tard, à nouveau, sept chevaux chargés des mêmes marchandises rentèrent dans Orléans.

Courant avril, les troupes « anglaises » renforcèrent ce dispositif si perméable, sans toutefois parvenir à le rendre infranchissable, loin s’en faut.

Le 13 avril note le Journal, de grosses sommes d’argent furent transférées à Orléans pour payer les garnisons affectées à la défense de la ville. Le 16 avril, venant de Blois par le chemin de « Fleury-aux-Choux » un important troupeau de bêtes de boucherie arriva aux abords de la ville. Les « Anglais » se portèrent à l’encontre du convoi pour s’en emparer, mais les cloches du beffroi sonnèrent l’alarme et le convoi parvint en ville sans être autrement inquiété.

 

La situation s’éternisait. Le dauphin Charles promettait depuis des mois une armée de délivrance, mais, sans argent et sans pouvoir réel sur les puissants seigneurs qui le soutenaient de leurs deniers et de leurs troupes, ce corps d’armée composite et hétéroclite ne se formait que très lentement en Touraine et en Berry. Autre paramètre, le dauphin Charles avait horreur de la guerre. Il préférait toujours la négociation, même très bancale à un conflit ouvert.

Il faut dire que depuis des décennies, les affrontements entre troupes anglaises et françaises avaient pratiquement toujours tourné à l’avantage des Anglais. Un meilleur commandement, des techniques bien rôdées, face à des Français souvent affaiblis et divisés par leurs rivalités et agissant à contretemps. Or, engager une bataille frontale pour Orléans était un pari risqué. Si l’aventure échouait, comme si souvent depuis tant d’années, le parti anglais s’ouvrait toutes grandes les portes de la France du sud de la Loire. C’en était fini des espoirs de reprendre en main le royaume de France. Une sorte de quitte ou double auquel Charles répugnait.

 

Orléans n’en pouvait plus d’attendre et doutait à la fois de la véritable volonté de Charles à se porter à son secours en engageant tout l’avenir du royaume sur une seule bataille et de sa capacité à réunir des troupes en nombre suffisant. Les caisses du Trésor étaient vides et les capitaines entourés de leurs compagnies ne combattaient pas sans avoir au moins l’espoir d’être payés, généreusement si possible.

Orléans était las, Orléans était prêt à négocier. Le dauphin ne s’y opposait pas.

Orléans envoya, de son propre chef, des émissaires vers le duc de Bourgogne, allié du parti anglais.

 

. . . . à suivre . . . . 

 17 avril 1429, retour des émissaires :

 

Poton de Santrailles (ou Xaintrailles) et les émissaires dépêchés auprès de Philippe le Bon, duc de Bourgogne revinrent à Orléans : la négociation avait échoué.

Quel était le projet ? La cité demandait au duc de Bourgogne de négocier avec le parti anglais afin qu’Orléans devienne une « ville neutre » sous la garantie du duc. Les troupes anglaises se retireraient, le dauphin Charles ne revendiquerait pas la cité, le duc de Bourgogne se porterait garant de la neutralité de la ville. Orléans « ville-neutre » retrouverait sa liberté de commerce, de circulation, vivrait à nouveau ouvertement.

 

Bon prince, le duc Philippe le Bon accepta de se charger de négocier avec son allié anglais. L’affaire traîna en longueur durant plusieurs semaines au terme desquelles le régent Bedford informa le duc de Bourgogne de son refus du projet. Sa réponse, cinglante et méprisante, est connue sous ces termes : « Je ne suis pas là (troupes à Orléans) pour battre les buissons pendant que d’autres prendraient les oisillons ». Le duc bourguignon fut blessé de cette réponse abrupte et peu diplomatique. Il fit retirer les quelques dizaines d’hommes qui épaulaient les forces anglaises devant Orléans. Un acte symbolique.

 

Poton de Saintrailles expliqua la situation aux Orléanais ce 17 avril. Le dauphin et son conseil en furent bien sûr informés. Il n’y avait plus à tergiverser, plus rien à négocier.

. . . .  à suivre lundi 23 avril 2012, pour un ultime préliminaire en attendant le 29 avril, date d'arrivée de Jeanne à Orléans . . .   

 

     Lundi 23 avril 2012

 

Qu’en est-il de Jeanne aux alentours du 23 avril 1429 ?

 

En résumé, après avoir été longuement interrogée à Chinon et surtout à Poitiers, les théologiens sont convenus que le dauphin Charles pouvait, s’il le voulait, faire appel aux « capacités » de Jeanne.

 

Charles, longtemps hésitant, franchit le pas.

 

La « lettre aux Anglais »

Alors qu’elle était interrogée à Poitiers, Jeanne dicta une missive dite « lettre aux Anglais ». Datée du 22 mars, elle ne fut envoyée que fin avril aux destinataires, par l’intermédiaire de hérauts, ces porteurs de plis qui bénéficiaient (en principe) d’un statut d’immunité.

Un acte majeur dans l’ascension « politique » et l’affermissement de la  réputation de la Pucelle.

Ce long texte et les observations qu’il nécessite sont à découvrir pages 212 à 214 de « J’ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d’une courte vie ».

 

 

Le dauphin ordonne qu’un harnois complet soit fabriqué à la mesure de la jeune fille (elle est âgée de dix-sept ans). Un harnois blanc : une armure blanche.

Ce terme désigne une armure sans armoiries, sans décorations et non une teinte particulière. Les chevaliers de l’époque avaient coutume de faire peindre sur leurs armures leur blason, leurs armes, des signes distinctifs hauts en couleur et en symbolisme. Celle de Jeanne était donc toute simple.

 

Le dauphin Charles institue également autour de Jeanne une « maison militaire ». Ne nous leurrons pas sur le terme : il s’agit de trois jeunes gens chargés de protéger la Pucelle et de subvenir à ses besoins matériels. Parmi eux, deux adolescents, pages à la cour, Louis de Coutes, 15 ans et un autre resté anonyme. Le troisième est Jean d’Aulon, un jeune noble provençal qui était apprécié à la cour pour sa droiture, son sang-froid, sa fidélité à la cause royale. Il tiendra le rôle d’intendant et de combattant aux côtés de Jeanne. Nous le verrons intervenir de façon décisive, selon ses déclarations, au cours de la libération d’Orléans.

 

A titre privé cette fois, Jeanne a pour confesseur « exclusif » et pour confident : Jean Pasquerel, un moine tourangeau rencontré un peu plus tôt. Outre son rôle de « chapelain privé » auprès de Jeanne, chanter la messe pour elle, la confesser, la faire communier, il est aussi le relais entre la Pucelle et le corps des prêtres et moines qui accompagneront le départ vers Orléans.

 

Blois, fin avril 1429, fin des préparatifs

 

Le dauphin Charles, et surtout Yolande d’Aragon sa très influente et très puissante belle-mère, ont organisé et financé un très gros convoi de vivres et d’armements de guerre à destination d’Orléans. Ce convoi sera placé sous très forte escorte armée et accompagné de dizaines de prêtres.

 

Jeanne, qui n’est pour rien dans l’organisation matérielle et militaire de cette équipée, est invitée à se joindre au convoi.

D’un point de vue historique, un immense qui pro quo commence à ce moment-là. La tradition historique reprise et accréditée par de nombreux auteurs veut que Jeanne ait pris l’initiative de réunir une armée et son convoi de vivres, ait commandé l’expédition, ait été une sorte de commandant-en-chef missionnée par le dauphin dans le but de délivrer Orléans.

 

Une version idéalisée que ne partage pas l’auteur de ces lignes qui invite les lecteurs à se reporter au chapitre Avril 1429 du Journal de la courte vie de Jeanne la Pucelle afin d’éclairer leur opinion. Un éclairage qui ne prend en compte QUE les faits certifiés au travers desquels chaque observateur en déduit ses propres convictions.

 

Le 22 avril 1429, le convoi et sa double escorte militaire et ecclésiastique est en cours de rassemblement à Blois. Jeanne en harnois blanc, entourée de Jean d’Aulon et des deux pages, arrive également.

 

Le 26 avril, le convoi s’ébranlera en direction d’Orléans.

 

Cela constituera l’introduction de notre prochain rendez-vous, le 29 avril 1429 / 2012.

 

. . . . à suivre . . . .

 

 

 Blois : lieu de rassemblement et de départ

Au risque de me répéter, il faut bien comprendre que le rassemblement de Blois dans les derniers jours d’avril 1429 était avant tout un convoi de ravitaillement en vivres et armements à destination d’Orléans. Un convoi placé sous forte escorte armée. Il ne s’agit nullement de l’envoi d’une armée de libération de la ville.

D’ailleurs, quand le convoi atteindra son but sur la rive sud de la Loire (Orléans est au nord du fleuve) et que le transbordement sera sécurisé, cette escorte armée, à la grande stupeur de Jeanne, repartira aussitôt vers Blois. L’armée constituée à la demande du dauphin Charles et du Conseil n’était encore qu’en cours de rassemblement et de préparatifs, à Blois également, et n’interviendra, sous forme de renforts successifs, qu’après ce premier acte. 

 

Blois résonne donc des cris des charretiers, du cliquetis des armes, des hennissements des chevaux des cavaliers, du meuglement des bœufs qui tireront les lourds chariots aux essieux grinçants, des interpellations bruyantes des soldats à pied, des porte-charges, des abois des chiens …

Une importante délégation de prêtres et de moines va accompagner le convoi. C’est à ce propos que nous rencontrons Jeanne à Blois. Elle arbore son blanc harnois, armure sans armoiries, elle porte l’épée au côté et son étendard peint quelques temps plus tôt n’est jamais bien loin de sa main.

Jeanne s’affaire aussi. Ecoutons Jean Pasquerel, son chapelain « privé » et confesseur, relater les circonstances.

« A Blois, Jeanne me dit de faire confectionner une bannière autour de laquelle se rassembleraient les prêtres, et d’y faire peindre l’image de Notre Seigneur crucifié. […] le matin et une fois le soir, (elle) me faisait convoquer tous les prêtres. Ceux-ci chantaient des antiennes et des hymnes […] Jeanne était avec eux […] Mais elle ne permettait pas qu’aucun des hommes d’armes y fut admis (s’ils ne s’étaient) confessés le jour même pour venir à la réunion, car tous les prêtres se tenaient prêts à entendre tout pénitent de bonne volonté. »

 

Nb : les sources de toutes les citations se trouvent dans « Table des Sources », p. 713 et suivantes de « J’ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d’une courte vie », Alain VAUGE, Editions Bénévent, février 2012.

 

Ce n’est pas un détail anecdotique. Une grande partie du charisme dont la Pucelle jouira au cours des semaines suivantes tiendra à cette attitude composée de trois degrés :  … une Pucelle … une jeune fille (17 ans) en armure … une haute exigence religieuse vis-à-vis des soldats. La surprise de ces derniers, rudes gaillards, souvent mercenaires-brigands, dû être grande.   La Pucelle veut-elle nous transformer en moines soldats ? auraient-ils pu s’interroger. Jeanne aurait certainement dit oui !

 

Le 26 avril 1429, un mercredi, le convoi s’ébranle et quitte Blois.

Chariots chargés, troupeaux de bœufs de boucherie et de porcs, vivres, matériels, arbalètes et traits, arcs et flèches, couleuvrines et boulets de pierre, salpêtre sans doute aussi : un convoi lent qui doit parcourir la soixantaine de kilomètres qui séparent Blois d’Orléans.

Le cheminement se fait par la rive sud de la Loire, côté Sologne, à l’abri, en principe, d’attaques anglaises dont les détachements stationnent çà et là au nord du fleuve. Ainsi en ont décidés les capitaines de l’escorte sous l’autorité de Raoul de Gaucourt qui commande le convoi.

 

Il faut être clair et rogner sur la tradition idéalisée : Jeanne ne commande ni ne conduit une armée à Orléans. Elle accompagne un convoi et son escorte placés sous le commandement d’un capitaine de guerre aguerri dont la mission est de faire parvenir en sûreté, des ressources à Orléans. Contrairement à ce que voudrait la tradition, Jeanne n’a aucun mandat de commandement de la part du dauphin Charles. La voie empruntée, celle de la Sologne « libre », correspond à l’objectif. A tout prix, il fallait éviter de rencontrer les Anglais en cours de route.

Jeanne ne semble pas avoir pris conscience aussitôt des conséquences de ce choix et aucun élément ne montre qu’elle en ait été informée préalablement. Nous le verrons bientôt : elle aurait voulu l’affrontement, tout de suite en arrivant à Orléans. C’était le contraire de l’objectif visé par le convoi.

 

Jean Pasquerel, le confesseur de Jeanne, nous fait vivre le départ de Blois.

« […] Jeanne fit rassembler tous les prêtres. La bannière en tête, ils ouvrirent la marche ; les hommes d’armes suivaient. Le cortège sorti de la ville par le côté de la Sologne en chantant Veni creator spiritus et plusieurs autres antiennes.

Ce jour-là et le jour suivant, on coucha aux champs. Le troisième jour, on arriva en vue d’Orléans. »

 

Quant au page de la maison militaire de Jeanne, Louis de Coutes, 15 ans, que chacun appelait Mugot, il s’attache à décrire Jeanne de façon très terre-à-terre.

«  Jeanne fut très meurtrie en venant jusqu’à Orléans, car elle avait couché toute armée la nuit précédant son départ de Blois. »

On croit comprendre que la Pucelle n’avait pas quitté son armure pendant trois jours et trois nuits. De jour, par crainte d’un raid de l’ennemi ; de nuit, pour se prémunir de tentations qu’auraient pu avoir des soldats de l’escorte d’abuser d’elle ou de s’en jouer. Une prévention nocturne qui perdurera, puisque, même logée en toute sécurité chez des bourgeois en ville, elle exigeait toujours la présence d’une femme ou d’une fille à ses côtés durant la nuit.

 

 

Le vendredi 29 avril, de l’autre côté de la Loire,  Orléans est en vue …

 

Le 29 avril, Orléans est en vue, ses remparts se détachent, bien visibles sur la rive opposée du fleuve.

Enfin ! La Pucelle était arrivée à Chinon deux mois plus tôt.

Sans encombre, à distance des positions anglaises qui ne prennent aucun risque au vu de l’escorte, le convoi passe devant Orléans pour s’immobiliser deux kilomètres plus loin, en amont, à hauteur de Chécy.

Le Bâtard d’Orléans, 26 ans, homme respecté et valeureux, ferme et droit, dans la pleine force de son âge, en charge de la défense d’Orléans, est sorti de la ville et a traversé le fleuve sur une embarcation légère. Il salue son grand aîné Raoul de Gaucourt et accueille Jeanne avec courtoisie et respect. Il évoque lui-même cet épisode lors de sa déposition au procès dit de réhabilitation.

 

Jeanne l’apostrophe immédiatement :

« […] Etes-vous le Bâtard d’Orléans ?

«  Oui répondis-je.

« Est-ce vous qui avez donné conseil que je vienne ici, de ce côté de la rivière, et que je n’aille pas directement où était Talbot et les Anglais ?

« Je lui dis : Moi et de plus sages que moi, nous avons donné ce conseil, croyant faire mieux faire et plus sûrement.

Jeanne répliqua : En nom Dieu, le conseil de Notre Seigneur est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous avez cru me tromper, et vous vous trompez davantage vous-même, car je vous apporte meilleur secours qu’il n’est jamais venu à chevalier ni ville quelconque, vu que c’est le secours du roi des cieux. Toutefois, il ne vous vient pas par amour de moi : il vient de Dieu lui-même qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d’Orléans, et n’a pas voulu que les ennemis eussent à la fois le corps du duc [duc d’Orléans, prisonnier des Anglais]. »

 

Pour une entrée en matière, le coup est rude ! L’ambiguïté s’installe immédiatement.

Gaucourt et le Bâtard ont pour mission de faire rentrer le contenu du convoi – et Jeanne – sans encombre dans la ville. Il n’est pas question d’attaquer les positions anglaises. La Pucelle, de son côté, a pensé que les marchandises et les troupeaux étaient accessoires et que le but était bien, d’emblée, de combattre les positions anglaises. De préférence, celles qui interdisaient (bien peu efficacement on l’a vu) l’accès nord de la ville, côté Gâtinais.

… « vous avez cru me tromper » … Le ton n’est plus celui qu’on lui connaissait, celui de la répartie vive et malicieuse. Le conflit est lourd, l’agressivité s’affiche sans fard.

 

Jeanne n’a, répétons-le, aucun commandement, ni officiel ni officieux, elle ne connaît pas de visu les positions adverses, aucun plan de bataille n’a été concerté, elle n’a jamais vu un soldat « anglais » bi un bastion. Sans doute pense-t-elle que ce n’est pas elle qui accompagne la forte escorte du convoi, mais que c’est l’escorte qui l’accompagne.

Sa déception est grande. Sa marque d’autorité est à la hauteur de ce qu’elle considère comme un affront : hautaine et cassante. Jeanne met immédiatement en jeu tout son poids moral, sans faire preuve d’aucune précaution, d’aucune prévenance. Aucune inhibition.

Toute la personnalité de la Pucelle en action est résumée dans ce court épisode sur les berges de la Loire.

 

Passé ce gros accès de mauvaise humeur, les choses s’arrangent pourtant et le plan initial des capitaines est conduit à bonne fin. De toute façon, Jeanne n’a pas le choix.

Elle fait preuve alors de cette qualité essentielle chez elle : s’adapter très rapidement à une situation imprévue et la retourner en sa faveur.

 

Le convoi stationne à hauteur de Chécy, sur la rive sud du fleuve.

Pour que les vivres parviennent dans Orléans, des bateaux doivent quitter les quais de la ville, rive nord, remonter le courant vers Chécy, traverser le fleuve et charger. Au retour, les embarcations n’ont plus qu’à glisser dans le courant, accoster un peu en amont et rentrer dans la ville par la Porte de Bourgogne. L’accès en est aisé. La bastide Saint-Loup, fortifiée par les Anglais, est à deux kilomètres de là.

 

Une première difficulté survient.

Le vent d’est s’oppose à la remontée des bateaux à contre-courant depuis Orléans. Le convoi doit attendre, en rase campagne. Une mauvaise position. Pourtant bientôt, le vent s’inverse. Les voiles sont aussitôt hissées par les mariniers d’Orléans dont les embarcations parviennent au point de rendez-vous : le transfert commence à s’opérer.

 

Une seconde difficulté surgit : elle est de taille.

Quand le Bâtard d’Orléans, futur comte de Dunois, invite Jeanne à prendre place sur l’un des bateaux pour gagner Orléans … elle refuse tout net. Pas question pour elle de se séparer des soldats avec lesquels elle a cheminé, puisqu’on ne prévoit pas de les embarquer, eux aussi. Il faudra qu’il soit expliqué à la Pucelle que ce n’est qu’une escorte de convoi, et que, même ajoutée aux forces logées à Orléans, le total est insuffisant pour affronter les positions anglaises avec une chance raisonnable de succès. Ce raisonnement tout pragmatiquement militaire ne satisfait pas Jeanne qui ne doute pas de battre les ennemis, sans attacher d’importance à l’effectif.

Elle avait déjà répondu, de Chinon à Poitiers et à Tours, à ce type d’objections.  Peu importait pour elle l’effectif qui affronterait l’ennemi anglais car «  les soldats batailleront et Dieu donnera la victoire. » Elle n’avait d’ailleurs sollicité du dauphin, qu’un « petit nombre, indifférent » de soldats pour conduire ses combats.

 

Elle ne se laissa convaincre que lorsqu’il lui fut dit et assuré que cette escorte de repartait  vers Blois que pour revenir, accompagnée cette fois, du gros de l’armée de secours.

 

Le passage au-delà du fleuve se fit sans entrave. L’arrivée de Jeanne à Orléans fut triomphale. Elle était attendue depuis des jours et des semaines par la population comme la salvatrice annoncée de la cité.

Jeanne entre par la porte de Bourgogne, à cheval, en armure, l’étendard porté devant elle. Elle chevauche avec aisance à la droite du Bâtard d’Orléans, défenseur attitré de la ville. La nuit est tombée. Sur le passage du cortège, la foule est en délire ; chacun veut la voir de près, toucher les jambières de son armure. Un témoin rapporte qu’un spectateur s’étant approché trop près avec un flambeau, la pointe de l’étendard s’enflamma. La Pucelle aurait aussitôt étouffé le feu de ses mains gantées.

La liesse porte Jeanne vers la cathédrale où elle a exprimé le vœu d’être conduite, pour rendre grâces. Oubliés les déboires des heures précédentes, Jeanne est portée en triomphe, adulée. Elle n’a pas encore combattu ni vu un seul Anglais, mais elle a gagné les cœurs des Orléanais. Un atout qu’elle saura exploiter dans les jours à venir, un atout décisif.

 

Jeanne a laissé son confesseur Jean Pasquerel repartir avec la troupe, sous réserve qu’il revienne avec l’armée sous peu de jours. La Pucelle, ses deux pages et son intendant, Jean d’Aulon, sont logés dans la maison de Jacques Boucher, trésorier du duc d’Orléans. Le Journal du siège d’Orléans signale la présence de Bertrand de Poulengy et Jean de Metz avec leurs valets (ils avaient fait partie de l’escorte menant Jeanne de Vaucouleurs à Chinon), ainsi que celle des deux frères de Jeanne, Jean et Pierre, arrivés à Chinon peu de temps après leur sœur.

 

Au soir du 29 avril, seulement  deux mois après avoir quitté Vaucouleurs … Jeanne la Pucelle, dix-sept ans, cheveux bruns coupés courts « à l’écuelle », tempes rasées jusqu’à un doigt au-dessus des oreilles, nuque dégagée … dort enfin à Orléans.

 

Déjà, nous nous éloignons de ce que la tradition populaire rapporte. L'Histoire est beaucoup plus nuancée. Déjà, les responsabilités respectives, les circonstances, et peut-être surtout les ambiguïtés qui se font crûment jour, nous éclairent sur la réalité historique, bien différente de ce que la légende idéalisée a colporté jusqu'à nous. 

Le rôle de Jeanne, adolescente de dix-sept ans, son tempérament qui perce sous les échanges oraux rapportés et jusqu'à son aspect corporel, tranchent singulièrement sur l'image idyllique de l'héroïne des Chroniques tardives. Et ... nous n'en sommes qu'au premier jour ! 

 

 

 

. . . . . à suivre : 30 avril 1429 / 2012

 

 

 

 

Orléans, le samedi 30 avril 1429

 

Dès l’aube, Jeanne est parmi les premiers levés, prête à en découdre avec l’ennemi.

 

Une première déception l’attend, comme l’explique Mugot, Louis de Coutes, son jeune page.

« Jeanne alla trouver le seigneur Bâtard d’Orléans, et parla avec lui. Au retour, elle était fort courroucée, parce que, disait-elle, on avait décidé qu’il n’y aurait pas d’attaque ce jour-là. »

Jeanne n’avait pas été invitée à l’assemblée des capitaines au petit matin.

 Ils n’avaient rien changé à leurs habitudes et ils n’avaient pas compris … ou pas voulu comprendre que la Pucelle n’envisageait pas sa venue à Orléans pour simplement remonter le moral des Orléanais. Si dans l’esprit de la Pucelle, il était clair qu’elle venait pour combattre concrètement les Anglais, voire pour commander-en-chef les troupes, il en allait tout autrement de ce que pensaient les capitaines de guerre groupés autour du représentant officiel du dauphin Charles et défenseur en chef de la ville, le Bâtard d’Orléans.

Il est tout à fait plausible qu’ils aient été très surpris, si ce n’est choqués dans leur for intérieur d’hommes de guerre, de découvrir, jour après jour, que cette Pucelle qui était envoyée à Orléans par le dauphin sans mission précise, voulait être, elle aussi, un capitaine de guerre. Qui plus est, une guerrière mandatée par « le roi des cieux » plus encore que par Charles. Et qui prétendait leur donner des ordres, à eux, jeunes ou vieux chevaliers ayant déjà éprouvé à maintes reprises les combats les plus durs. Eux qui avaient commandé des compagnies courageuses, qui, pour bon nombre, avaient déjà été blessés, estropiés au combat ou faits prisonniers.

Vraisemblablement, ils ne pouvaient pas deviner ou accréditer d’emblée les ambitions de cette jeune inconnue déléguée par le dauphin qui n’avait donné aucun ordre la concernant. De plus, une femme au combat, cela n’avait pas de précédent.

 

Le samedi 30 avril 1429, ils firent donc comme à l’accoutumée, entre eux. Il est permis de penser qu’il ne leur était pas venu à l’esprit l’idée « saugrenue » d’inviter Jeanne à leurs délibérations militaires.

 

Le petit résumé de Louis de Coutes est très révélateur. Jeanne, dépitée, ne pouvait que ronger son frein et poursuivre sur sa propre lancée. Elle y réussit fort bien au cours des jours à venir. Ce qu’elle ne possédait pas en autorité officielle fut compensé, et bien au-delà, par une force de persuasion peu commune et en démontrant son courage, tant moral que physique … par l’exemple, sur le terrain.

 

Le Journal du siège d’Orléans décrit la fin de ce samedi après-midi.

 

Jeanne envoie deux hérauts (porteurs de plis entre les ennemis, en principe libres de mouvement) vers Talbot qui commande les troupes du parti anglais aux pieds d’Orléans. Elle lui demande de relâcher celui qui avait porté la fameuse « lettre aux Anglais » depuis Blois, quelques jours auparavant. Il était « retenu »…

Le Bâtard d’Orléans ajoute une clause pour renforcer l’effet de la demande de Jeanne. En cas de refus des Anglais de laisser revenir le malheureux héraut, lui, commandant à Orléans,  fera mourir de male mort (fera exécuter) tous les prisonniers « anglais » retenus à Orléans ainsi que les envoyés chargés de négocier les rançons. Une menace à prendre au sérieux.

 

En fin d’après-midi, les Anglais renvoyèrent le héraut désigné et ceux qui avaient porté le message quelques heures plus tôt.

Ils ne revinrent pas sans avoir été chargés de délivrer, en sens inverse, un message destiné à la Pucelle, où le parti anglais faisait part de son point de vue … assez édifiant.

 

Extrait du Journal du siège d’Orléans dans sa graphie originale transcrite par Charpentier.

« disant d’elle moult de villaines paroles, par expécial l’appelant ribaulde, vachère, la menaschant de la faire bruler […] tenans à mocquerie tout ce qu’elle leur avoit escript. »

 

On comprend que la « lettre au Anglais » a été lue et que ses options sont brutalement rejetées et tournées en dérision.

 

Second extrait concernant le même épisode du samedi après-midi :

« […] qu’ilz la bruleroyent et feroyent ardoir, et qu’elle n’estoit que une ribaude, et comme telle, s’en retournast garder les vaches. »

 

Du haut du rempart, Jeanne observe les positions anglaises qu’elle n’avait encore jamais vues. Elle demande à être conduite, en compagnie de quelques soldats, vers une position fortifiée avancée, proche d’un retranchement anglais. Si proche que les échanges oraux sont possibles.

Le page Louis de Coutes dit Mugot, toujours lui, accompagne Jeanne : c’est son rôle. Voici ce qu’il déclarera lors du procès de réhabilitation, sa version des faits.

« et là (Jeanne) parlant aux Anglais (nous avons vu ailleurs que la majorité des soldats « anglais » étaient picards, normands, artésiens, donc de langue française) … elle leur dit :

        ‘’ En nom Dieu, retirez-vous ; sinon je vous chasserai’’.

« L’un d’eux, dénommé le Bâtard de Granville lui dit plusieurs injures :

        ‘’ Veux-tu donc que nous nous rendions à une femme ?

«  et il appela les Français qui étaient avec Jeanne : maqueraulx, mescreants.

 

Echange rugueux entre une fille du Barrois et un Normand ! Echange … « dont elle fut fort yrée [en colère] » ajoute le Journal du siège d’Orléans.

 

La journée n’avait pas fini de réserver des désagréments (le mot est faible) à Jeanne la Pucelle pour sa première journée entière à Orléans.

 

Elle poursuivit sa tournée de découverte du siège.

(Je transcris en français moderne)

 

« […] sur le pont, et de là, elle parla à Glacidas(1) et aux autres Anglais qui occupaient les Tournelles, et leur dit qu’ils se rendent de par Dieu, en contrepartie de leur vie sauve seulement ».

Il faut comprendre : en abandonnant armes, munitions, train, etc.

«  Mais Glacidas et ceux de son entourage répondirent vilainement, l’injuriant et l’appelant vachère comme précédemment, criant très haut qu’ils la feraient brûler s’ils pouvaient la capturer […] et elle leur répondit qu’ils mentaient. Et l’ayant dit, elle se retira dans la cité. »

 

Glacidas était le nom francisé, plus facile à prononcer pour les Français, de William Glasdale, capitaine anglais chargé de la défense des Tourelles ou Tournelles et du boulevard fortifié qui en interdisait l’accès (voir dans les Préliminaires).

 

Rude première journée pour Jeanne.

Cruelle matinée où elle se vit ignorée des capitaines, reléguée hors de leurs débats et où elle dut se résigner à ce que l’ennemi ne soit pas attaqué ce jour-là.

Cruel après-midi où elle comprit que les injonctions à se rendre « en nom Dieu » restaient lettre morte, mais elle devait bien s’y attendre, et où elle reçut injures et menaces auxquelles elle ne s’attendait peut-être pas, ou pas à ce point et dans ces termes.

 

Pas de combats prévus, et pourtant …

Des escarmouches eurent lieu sous les murs de la ville. La Hire, Florent d’Illiers et plusieurs seigneurs accompagnés de soldats attaquèrent un bastion de guet avancé. Les Anglais « firent terribles cris et se mirent tous en ordonnance »… puis chacun rentra dans ses quartiers. Ce n’était pas là une attaque en règle, juste un petit affrontement pour faire baisser la pression anglaise, monter qu’à Orléans, on était vigilant et capable de répliquer. Il y en avait de semblables presque tous les jours. Les documents n’évoquent pas la présence de Jeanne durant cette escarmouche. Dans leur état d’esprit, les capitaines n’ont probablement pas cru utile de l’informer.

 

Rude journée donc, mais pleine d’enseignements pour la nouvelle arrivante.

Jeanne fit son apprentissage de la « vraie guerre » en vingt-quatre heures.

Réactive, intelligente, courageuse, entêtée à bon escient, opportuniste quand il le fallait … il ne lui en fallait pas plus. Les jours suivants en donneront la preuve.

 

 

. . . .  à suivre, demain  . . . .   La journée du 1er mai 1429

 

 

 

Commentaires et extraits de : « J’ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d’une courte vie », Alain VAUGE, Editions Bénévent, février 2012.

 

 

 

Orléans, le 1er mai 1429, un dimanche

 

En cette matinée du 1er mai, partout dans le royaume et à Domrémy, les jeunes gens célébraient « le joli may ». La veille, les garçons des villages avaient coupé force branchages dans les taillis, taillé bas de jeunes baliveaux, réunit  des rameaux verdoyants. D’autres encore dressaient un mât de fortune sur la place. A chaque région ses usages et ses coutumes.

Au matin du 1er mai, les maisons où logeaient des filles à marier se paraient de décors végétaux moins innocents qu’il peut paraître au premier abord.

L’époque médiévale et tout le temps que dura la ruralité vivante dans les hameaux et les villages, les mots que l’on ne pouvait prononcer étaient traduits en codes compris ou interprétés par chacun. Un geste, une attitude, un objet placé là ou à tel autre endroit, étaient autant de « signes » codés qui marquaient une opinion, un refus, une acceptation, une marque de mépris ou de dédain ou au contraire l’approbation ou l’espérance.

Garçons du village d’un côté et filles à marier de l’autre, étaient au centre des signes codés du 1er mai. Selon les usages locaux, une branche feuillée hissée à l’ouverture de la cheminée de la fermette d’une jeune pucelle à marier, ou posée contre le volet ou fixée à la barrière, pouvait avoir des significations contraires. De même, selon l’essence de bois utilisée, la symbolique pouvait être inverse. Tels rameaux d’arbres pouvaient signifier que la jeune fille était aimée et désirée (par qui … elle le savait bien !) ou au contraire être la marque du mépris des jeunes gens qui lui reprochaient sa « légèreté » ou le fait d’être courtisée par un garçon extérieur au village. Chose très mal vécue alors. Un code particulier à chaque contrée, qui ressemble à ce que nous nommons le « langage des fleurs ».

 

A Orléans, ce dimanche 1er mai 1429, il n’était guère question d’aller aux bois environnants pour y couper « les mays ».

 Jeanne était arrivée l’avant-veille en fin de soirée. Puis, elle avait consacré l’après-midi du samedi à parcourir les remparts, à interpeler les soldats « anglais » de vive voix en les sommant de se rendre, sinon disait-elle « je vous chasserai ». Elle avait reçu en retour quolibets, injures et moqueries.

 

Ce dimanche, elle assista sans doute à la messe, puis continua à ronger son frein en attendant que l’on attaque enfin ces Anglais qui paralysaient Orléans.

 

Les choses commençaient à se décanter. Le Bâtard d’Orléans quitta la ville avec son escorte, suivi du seigneur de Rais (connu plus tard sous le nom de Gilles de Rais et présumé coupable d’avoir assassiné ou fait tuer des dizaines d’enfants), du maréchal de Sainte-Sévère et d’une compagnie fortement armée.

Ils se rendaient à Blois pour y rencontrer le corps expéditionnaire qui s’y trouvait concentré et le ramener à Orléans. C’est bien ce que le Bâtard, futur comte de Dunois, avait dit à Jeanne quand, le soir de l’arrivée à Orléans, elle s’était offusquée du retour de l’escorte du convoi.

Jeanne la Pucelle, Etienne de Vignolles  dit La Hire qui deviendra l’un de ses capitaines préférés, et quelques soldats accompagnèrent « aux champs » la sortie de la troupe qui quittait la ville, c’est-à-dire sur quelques centaines de mètres hors les murs de la ville, puis revinrent dans la cité.

Les bastides anglaises étaient à quelques centaines de mètres. Le mouvement des compagnies qui suivaient le Bâtard d’Orléans ne pouvait pas leur être inconnu. Aucune attaque, aucun mouvement agressif, aucune alerte. Le jeu du « chat et de la souris » se poursuivait. Convois de marchandises, troupeau de bêtes de boucherie, hommes d’armes : on sort d’Orléans assiégé et on y entre sans être inquiété, mais … à chaque fois, la menace est présente. Neuf convois passent sans être inquiété, le dixième sera peut-être attaqué et pillé.

 

Jeanne est âgée dix-sept ans, La Hire est un gaillard redoutable de presque quarante ans. Il pourrait être son père. Jeanne est dans la fraîcheur de son adolescence, La Hire est balafré, « couturé » de tous côtés. Il boite bas, pour avoir eu la jambe fracassée par la chute d’une cheminée dit-on. C’est un guerrier : il ne sait que faire la guerre. Tour à tour mercenaire, seigneur-brigand, servant une cause puis une autre à la tête d’une compagnie privée toute à son image, La Hire s’est mis au service du dauphin Charles. Jeanne en fera son compagnon de guerre favori et La Hire a éprouvé de l’admiration et beaucoup d’estime pour la jeune fille.

Mais ne nous y trompons pas, si Jeanne eut de l’influence sur le bouillant et redoutable La Hire, c’est en tentant de faire se comporter en bon chrétien celui qui jurait à tout bout de chemin, qui blasphémait sans cesse, comme la plupart des soldats. La Hire n’avait aucun ordre à recevoir de la Pucelle qui ne le commanda jamais. Mais ils étaient inséparables. Une grande connivence les unira pendant quelques mois, jusqu’au sacre de Reims. Puis, chacun partira vers son destin.

 

En quarante-huit heures, le Bâtard d’Orléans avait eu le temps de jauger cette Jeanne la Pucelle nouvellement débarquée, de comprendre sa détermination, d’apprécier son courage aux remparts. Aussi, avant de quitter Orléans ce dimanche 1er mai, il avait fait jurer à Jeanne de ne rien tenter en son absence. La Hire, resté avec la Pucelle, y veillait.

 

Comme la veille et nullement découragée par l’accueil goguenard des assiégeants, la Pucelle voulut aller se rendre compte de l’état des positions anglaises et sermonner les combattants ennemis.

Le Journal du siège d’Orléans rapporte ainsi un échange de part et d’autre.

(graphie du XVe siècle)

 

« […] qu’ilz se rendissent, leurs vies sauves tant seullement et s’en retournassent de par Dieu en Angleterre, ou qu’elle les feroit corouchez [se repentir] ; mais ils lui respondirent aussi villaines parolles que ilz avoient faitz des Tournelles à l’aultre foiz [la veille] : pour quoy elle s’en retourna dedans Orléans. »

 

Selon la même source, la liesse, en ville, ne faiblissait pas. Jeanne portait toute l’espérance des bonnes gens soudain ragaillardis après tant de mois de doute. La Pucelle le leur rendait bien.

 

« chevaucha par la cité Jehanne la Pucelle, accompaignée de plusieurs chevalliers et escuiers, parce que ceulx d’Orléans avoient si grant volonté de la veoir, qu’ilz rompoient presques l’uys de l’ostel [la porte de la maison] où elle estoit logée ; pour laquelle veoir avoit tant grans gens de la cyté par les rues où elle passoit, que à grand-peine y povoit on passer, car le peuple ne se povoit saouler de la veoir. Et moult sembloyt à tous estre grant merveille comment elle se povoit tenir si gentement à cheval, comme elle faisoit. »

 

 

La journée se termine sans faits marquants.

 

 Les Orléanais, deux jours auparavant, avaient vu avec grand plaisir leur arriver vivres, bestiaux, produits de première nécessité. Ils avaient compris que des renforts se préparaient à Blois, et avaient fait un accueil triomphal à cette Pucelle qui clamait depuis deux mois qu’elle voulait les libérer.

Ils attendaient avec impatience le retour du Bâtard d’Orléans à la tête des renforts promis par le dauphin depuis bien des semaines. On peut aisément imaginer que l’impatience de Jeanne n’était pas moins grande !

Bientôt, tous les éléments seraient réunis à Orléans pour envisager la levée de ce « drôle de siège » qui durait depuis maintenant sept mois. Patience ! Encore et encore !

 

 

 

NB : les sources des citations sont indiquées dans la « Table des Sources » de l’ouvrage « J’ai nom Jeanne la Pucelle, Journal d’une courte vie », Alain VAUGE, Editions Bénévent, février 2012.

 

 

 

 

 

. . . .  à suivre demain . . . .  2 mai 1429 / 2012

 

 

 

 

 

 

 

  
 
 
 
 

 

 

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